SOCIETE FRANCO-ALGERIENNE DE PSYCHIATRIE

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La mémoire retrouvée de la guerre d'Algérie ?

par Benjamin Stora, Le Monde, 19 mars 2002

Ceux et celles qui vont devoir faire et font déjà l'Algérie et la France de demain n'ont aucune responsabilité dans l'affrontement d'hier.

Depuis la mort de François Mitterrand, homme politique issu de la période de Vichy et de la Résistance, la "génération algérienne" est aux commandes dans la vie politique française : ceux qui ont fait la guerre d'Algérie, comme Jacques Chirac ou Jean-Pierre Chevènement, qui y ont participé, comme Jean-Marie Le Pen, ou qui l'ont combattu, comme Lionel Jospin. L'effet de génération est important pour comprendre toute l'ampleur des commémorations liées au quarantième anniversaire des accords d'Evian. Mais il faut aller plus loin.

Sur la guerre d'Algérie, le passage s'opère depuis quelques années d'une sensation d'absence à une sorte de surabondance. Il ne se passe pas un jour, ou une semaine, sans qu'on découvre (ou qu'on feigne de découvrir) dans la presse ou à la télévision un épisode lié à la guerre d'Algérie, une douleur, une souffrance qui tourne autour de cette période.

Cette sensation d'absence, que j'avais pointée il y a dix ans dans mon ouvrage La Gangrène et l'Oubli, semble dépassée aujourd'hui. L'Algérie gît là comme une obsession, il n'est pas possible de l'oublier. La sortie de la dénégation, du silence commence vraiment et, désormais, l'oubli obsède. Cette volonté de se remémorer sans cesse l'histoire de la guerre d'Algérie envahit l'espace public. Mais y a-t-il eu vraiment oubli, ou avons-nous assisté plutôt à une sorte de mise en scène de l'amnésie française autour de l'Algérie, et de ce conflit ?

En fait, au sortir de la guerre d'Algérie, après 1962, personne ne se sentait vraiment responsable ni coupable. Les Européens d'Algérie avaient la sensation très nette d'avoir été trahis et abandonnés par le pouvoir politique. Ils ne se sentaient pas responsables de la situation coloniale, mais avaient toujours vécu l'expérience de leur vie en Algérie comme des "pionniers" sur une terre vierge, à défricher.

Ils "oubliaient" le sort inégalitaire réservé aux "indigènes". Les soldats français du contingent avaient le sentiment très net de n'être pas les responsables de la situation de guerre. Ils avaient exécuté les ordres de leurs supérieurs, et se trouvaient pris dans un engrenage. Les officiers français de la guerre d'Algérie affirmaient avoir simplement obéi aux pouvoirs politiques. Ils "oubliaient" les importants pouvoirs politiques dont ils disposaient, notamment au moment de la fameuse "bataille d'Alger" en 1957. Les harkis également, ces soldats musulmans supplétifs qui ont combattu aux côtés de l'armée française, ont été abandonnés. Ils ont été massacrés, et ne pouvaient pas se sentir responsables.

Et la classe politique française ? La majorité de la droite politique reconnaissait en de Gaulle son "sauveur", reconstituant après 1962 un consensus politique autour de sa personne pour faire oublier son attitude en faveur de l'Algérie française. La gauche également reconsidère son histoire puisque elle avait approuvé les "pouvoirs spéciaux" en mars 1956, dispositions envoyant le contingent en Algérie. Jusqu'en 1960, la gauche française était pour "la paix en Algérie". Elle ne se prononcera pour l'indépendance que tardivement. Elle aussi reconstruira un récit mythologique lié à la question de l'indépendance de l'Algérie, peut-être pour faire oublier sa position antérieure. Celle d'une attitude classiquement jacobine, pour l'amélioration des conditions de vie des "indigènes" dans les colonies.

Lorsque la guerre se termine, personne n'est responsable. Et les soldats, les pieds-noirs, les harkis, tous se considèrent comme des victimes. La mise en scène de l'amnésie accompagne le processus de victimisation, pour éviter d'évoquer toute culpabilité personnelle et étatique sur l'Algérie et la guerre. Le statut de victime se renforce dans les années 1980 où il vaut mieux apparaître en victime qu'en combattant ou en militant. Les plaintes en nombre pour "crimes contre l'humanité" s'inscrivent dans cette tendance. Autre explication de l'oubli, la blessure du sentiment national. La fin de l'Algérie française développe un sentiment très fort de l'amputation d'une partie du territoire national. "L'Algérie, c'était la France." Le conflit s'élabore comme une sorte de guerre civile franco-française, où semble se jouer l'avenir tragique du pays. L'indépendance de l'Algérie devient alors synonyme d'abaissement de la nation.

L'installation dans une situation d'amnésie, à propos de l'Algérie, conduit à une interrogation sur l'oubli. Après la terrible période de la guerre, comment est-il possible de vivre perpétuellement en état de mémoire frénétique, mélancolique, envahissante ? Il faut peut-être aussi, quelquefois oublier pour vivre. Et puis existe un autre oubli, organisé par les Etats, qui instaure des amnisties, visant à dissimuler, à ne pas assumer ses torts ou ses responsabilités. C'est un autre type d'oubli. Derrière l'oubli nécessaire, celui de la sortie d'une guerre, se dissimule l'oubli pervers visant à ne rien reconnaître de la culpabilité qui s'est longtemps cachée dans la société française.

Sur les circonstances du retour de la guerre d'Algérie dans la société française d'aujourd'hui, un élément domine, le passage des générations. Celui qui a vécu un événement décisif éprouve le désir de laisser une trace. Au soir d'une vie apparaît la nécessité de se délivrer davantage d'un poids, d'un secret ou d'un remords. De leur côté, les jeunes générations éprouvent le besoin de s'inscrire dans une généalogie, dans une filiation, de savoir quelle a été l'attitude du père ou du grand-père dans cette guerre. Cette situation-là s'observe dans la jeunesse française, mais aussi dans la jeunesse d'origine algérienne.

Dans les générations politiques, le vote à l'Assemblée nationale du 10 juin 1999, à la quasi-unanimité, reconnaissant "une guerre" en Algérie est révélateur. Une majorité des députés étaient des "anciens" d'Algérie, des gens qui avaient connu, ou fait, la guerre d'Algérie. Le vote à l'Assemblée nationale et la présence de personnages politiques au sommet de l'Etat expliquent la volonté d'inscrire en des lieux de commémoration la mémoire de cette guerre. Comme la construction d'un "Mur" à Paris à la mémoire de soldats tombés en Algérie, ou la pose d'une plaque à la mémoire des victimes algériennes du 17 octobre 1961. Bref, des cadres politiques de la mémoire se mettent en place permettant à celle-ci de s'exprimer davantage.

Un autre élément permet de comprendre ce retour : le détour par ce qui se passe aujourd'hui en Algérie. Les enjeux brûlants de la guerre d'Algérie en France s'inscrivent dans une mémoire en miroir. De l'autre côté de la Méditerranée, depuis dix ans, une guerre civile cruelle a fait des dizaines de milliers de morts. Dans cette tragédie algérienne reviennent les souvenirs de la première guerre d'indépendance. Des mots surgissent comme "terrorisme", "fanatisme", "massacre", "violence", "bataille d'Alger". Inévitablement, le souvenir de la guerre précédente vient perturber celle du présent.

A travers la tragédie vécue, des figures qui avaient été écartées de la scène politique pendant la guerre d'indépendance, ou au lendemain de cette guerre, font retour. L'aéroport de Tlemcen s'appelle désormais "aéroport Messali-Hadj" et l'université de Sétif a pris le nom d'"université Ferhat-Abbas". Ces deux figures fondatrices du nationalisme algérien sont longtemps restées dans l'ombre. D'autres personnages occultés, comme Mohamed Boudiaf ou Abane Ramdane, animateur central du congrès de la Soummam en août 1956, ont fait leur "réapparition" à travers une série de publications, colloques, ouvrages, polémiques.

Les Algériens éprouvent la nécessité de comprendre le secret de la violence actuelle, en fouillant le déroulement de leur guerre d'indépendance. Des récits d'atrocités, comme le massacre de Melouza de mai 1957 où 374 villageois, soupçonnés de sympathies messalistes, ont été égorgés par une unité de l'ALN, ont été portés à la connaissance du public algérien. D'autres exactions algéro-algériennes éclairent, en grande partie, l'archaïsme des violences paysannes à l'œuvre aujourd'hui en Algérie. La violence trouve aussi son ressort dans la fabrication d'un parti unique, à visée hégémonique, qui a écarté tous ses concurrents, non seulement les messalistes, mais aussi les communistes, les "berbéristes". L'origine de l'islamisme politique est à chercher dans cette violence portée par le parti unique et le communautarisme paysan. La recherche s'oriente également sur le rôle de l'armée dans l'histoire politique du nationalisme. Mais la question des harkis, ces paysans en armes qui ont combattu avec la France, reste encore taboue. D'autres débats ont vu le jour, sur la question berbère dans l'histoire du mouvement nationaliste algérien. Tous ces questionnements visent à nous dire une chose : l'Etat perd progressivement le monopole d'écriture de l'histoire de la guerre d'indépendance algérienne.

Il n'est pas possible d'envisager les retours de mémoire liés à la question de l'Algérie en France indépendamment du travail qui s'exerce de l'autre côté de la Méditerranée. La circulation, le passage entre les différentes mémoires sont indispensables car en France et en Algérie existent des récits imbriqués où se mêlent le "face-à-face", mais aussi le "côte-à-côte". Les écritures en miroir favorisent les retours d'histoire, les Algériens, eux aussi, tentent de se débarrasser d'une mémoire falsifiée de leur guerre d'indépendance.

La France se trouve en outre prise dans un mouvement mémoriel qui s'exprime à l'échelle internationale, avec peut-être une restriction du "temps de latence". Les traumatismes liés aux guerres entraînent un long temps de latence pour essayer de regarder en face ce qui s'est passé. Ce phénomène a pu s'observer autour de la question de Vichy. Trente ou quarante ans sont quelquefois nécessaires pour "assumer" des histoires douloureuses, passer de la mémoire à l'histoire, trouver et désigner des coupables. La restriction du "temps de latence" permet des mises en accusation judiciaires rapides et la volonté de vite savoir. C'est une nouveauté. Il a fallu attendre longtemps pour que se tienne le procès de Maurice Papon, lié à son comportement sous Vichy. En revanche, en 1998, au cours du procès, très vite le "Papon de 1942" de Bordeaux est devenu un "autre Papon", celui d'octobre 1961, lorsqu'il était préfet de police de Paris. Il n'y a pas eu d'attente, de distance critique, historique, pour mettre en œuvre des procédures de mise en accusation ou d'écriture des faits.

Enfin, la question du désir de construction d'identité personnelle, à travers des réappropriations de mémoire, est importante. La forte présence de la catégorie-mémoire sur la scène publique est à mettre en rapport avec la crise des idéologies globales. La mémoire apparaît comme le moyen de se réfugier dans ce qui peut paraître sûr, dans le vécu personnel, individuel ou familial. La méfiance est grande à l'égard des tentatives idéologiques d'explication globale. La peur de perdre son identité dans un processus d'homogénéisation mondialisé provoque un retour vers le passé, surtout quand le présent est rempli d'angoisses et de frustrations.

La recherche mémorielle entend également pouvoir s'inscrire dans des histoires plus globales, plus générales qui visent à redéfinir des récits nationaux. A cet égard, l'apparition dans la société française de nouveaux groupes porteurs de la mémoire algérienne est fondamentale. Jusqu'à présent, deux grands groupes porteurs des "années algériennes" ont existé dans l'espace public. Les Européens d'Algérie, dans les années 1970, à travers une série de récits, de batailles pour ce qu'on a appelé "l'indemnisation des rapatriés", se sont fait beaucoup entendre. Un autre groupe, celui des soldats français, s'est manifesté à travers des associations, pour la défense de leurs droits. Ces deux groupes, Européens et soldats, ont fait valoir un certain récit de l'histoire de la guerre d'Algérie, celui de la "nostalgeria", de la perte d'une Algérie conviviale et coloniale, par "trahison" des pouvoirs politiques.

Les enfants ou petits-enfants issus de l'immigration algérienne en France forment un nouveau groupe qui a surgi dans la société française, dans les années 1980. Ils ne s'inscrivent pas dans le récit de la "nostalgeria" voulant se remémorer un passé perdu. Ils veulent, au contraire, comprendre le présent qu'ils vivent au quotidien comme exclus, ou stigmatisés. Dans cette recherche, ils butent sur la question coloniale. A partir de là, ce nouveau groupe bouscule le récit traditionnel de l'Algérie coloniale.

Les retrouvailles de mémoire sont tout à fait positives. Elles permettent de regarder l'histoire en face, de pouvoir l'écrire, mais elles sont aussi révélatrices de problèmes. Le risque existe d'une apparition de mémoire communautarisée, où chacun regarde l'histoire de l'Algérie à travers son vécu, son appartenance familiale. Ce regard particulier ne permet pas le "métissage" des mémoires pour éviter que l'histoire ne se rejoue. Un retour problématique répète le cloisonnement des mémoires où chacun vient disputer une date, un lieu de commémoration.

Le problème soulevé par la date du 19 mars, comme moment de commémoration signifiant la fin de la guerre d'Algérie, est symptomatique. Les Européens d'Algérie considèrent que la guerre ne s'est pas terminée le 19 mars 1962. Ils invoquent à juste titre le massacre de la rue d'Isly du 26 mars 1962, où 46 Français d'Algérie ont été tués, et les enlèvements d'Européens à Oran le 5 juillet. Cette absence de consensus sur une date signifie qu'il est difficile de se réconcilier, que la mémoire retrouvée ne suffit pas. Des stratégies communautaires réapparaissent, empêchant la fabrication d'une mémoire nationale, unifiée et plurielle. Les mémoires cloisonnées ne parviennent pas à apaiser les obsessions ou les douleurs liées à la séquence de la guerre d'Algérie. Mais réinstaurent, quelque part, une sorte de hiérarchie des communautés liées à l'histoire de l'Algérie coloniale.

L'important toutefois est que, quarante ans après, la mémoire "ancienne combattante", celle qui veut toujours vivre avec, rejouer toujours la guerre, s'épuise. Ceux et celles qui vont devoir faire et font déjà l'Algérie et la France de demain n'ont aucune responsabilité dans l'affrontement d'hier. La majorité des jeunes considèrent l'indépendance de l'Algérie comme un fait inévitable, nécessaire, normal. Le drame franco-algérien ne devient qu'une page de leur histoire. Ils veulent lire cette page avec méthode, loin du bruit et de la fureur longtemps entretenus par leurs aînés, acteurs de cette histoire. Ils entendent sortir de l'enfermement du traumatisme colonial, sortir des litanies de l'ancienne victime et des autojustifications aveugles de l'ancien agresseur, pour forger des valeurs d'égalité sur les ruines du mépris, de la haine. Le travail pour retrouver la mémoire de la guerre d'Algérie n'est donc pas fini.

Benjamin Stora est professeur d'histoire du Maghreb à l'Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco).

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 19.03.02  

Benjamin Stora au Jeune Indépendant

«On assiste à une véritable explosion mémorielle autour de la guerre d’Algérie»

Benjamin Stora est né en 1950 à Constantine. Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Paris VIII, il passe, depuis une vingtaine d’années, pour l’un des meilleurs spécialistes du mouvement national algérien et de l’histoire des décolonisations. Une référence incontournable pour tout chercheur sur la guerre d’Algérie. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages dont deux biographies sur Messali Hadj et Ferhat Abbas (en collaboration avec Zakiya Daoud), trois essais sur la mémoire et l’histoire, une histoire de l’Algérie en trois volumes (de la colonisation jusqu’à l’ère de l’indépendance), une histoire de l’immigration algérienne, etc. Il a également réalisé une multitude de travaux de recherches et signé un nombre incalculable d’articles sur l’Algérie et le Maghreb. Dernier livre paru : la Guerre invisible, Algérie années 90 aux éditions de Presses de Sciences Po (Paris, mars 2001). Il revient, dans cette interview au Jeune Indépendant, sur le retour de mémoire en France autour de la guerre d’Algérie. Et fait le point sur le travail des historiens et les perspectives de recherche à la faveur de l’ouverture des archives.

Propos recueillis par Mohamed Khellaf, Le jeune Indépendant, 1 novembre 2001

Le Jeune Indépendant : Une première question d’actualité pour commencer. Comment l’historien du mouvement national que vous êtes perçoit-il la révolution du 1er Novembre ou la guerre d’indépendance dont on commémore aujourd’hui le 47e anniversaire ?

Benjamin Stora : Novembre 1954, c’est une date rupture dans l’histoire du nationalisme algérien dans la mesure où c’est à ce moment-là qu’il y a eu recours à une autre forme d’action politique, c’est-à-dire le passage à la lutte armée pour sortir du statu quo colonial. Le mouvement politique indépendantiste algérien avait, sans cesse, combattu dans des formes classiques.

De l’Etoile nord-africaine au MTLD en passant par le PPA, il avait, dans le fond, combattu sur des procédures classiques de mobilisation populaire à travers les grèves, les manifestations, les pétitions, etc. Mais en novembre 1954, il s’agit de passer à autre chose, c’est-à-dire de passer à une forme politique qui brise le système politique traditionnel. C’est pour cela qu’il s’agit d’une date importante. La deuxième chose, c’est que le 1er Novembre 1954 est aussi un changement de leadership à l’intérieur du nationalisme algérien, non seulement en termes de générations mais aussi en termes politiques avec la création du FLN. On passe à une autre histoire du nationalisme algérien qui n’est plus l’histoire traditionnelle portée par la génération antérieure, mais qui voit l’émergence de nouvelles générations politiques.

Dans votre «Dictionnaire des livres de la guerre d’Algérie»1, vous avez recensé une production livresque forte de 2 200 titres entre récits historiques, témoignages, mémoires autobiographiques, essais, biographies, nouvelles, essais, album-photos et autres monographies. Ce chiffre semble nettement dépassé au vu des nombreuses parutions de ces deux dernières années. A quoi tient, selon vous, cette «effervescence» éditoriale autour de la guerre d’Algérie. ?

Indéniablement, on assiste à une véritable explosion mémorielle autour de la guerre d’Algérie dans les deux rives de la Méditerranée. D’abord, une remarque qui me semble fondamentale : parmi tous les livres qui sortent aussi bien en France qu’en Algérie, il y a une dominante : c’est le livre de mémoire, l’autobiographie. On est en présence d’un certain nombre d’acteurs de cette guerre qui, au soir d’une vie, éprouvent le besoin de dire des choses. Du côté français, on a eu des livres emblématiques, terrifiants comme celui du général Aussaresses qui raconte comment il a assassiné de sang-froid des Algériens pendant la guerre d’indépendance. Cela est quelque chose d’important pour la compréhension de la dureté du conflit et de sa nature tragique. Il y a aussi, mais dans un tout autre registre complètement différent, les livres et les mémoires écrits par des acteurs algériens comme Benyoucef Benkhedda, Rédha Malek, Saâd Dahlab, Ali Kafi, Ali Haroun – qui a publié l’année dernière l’Eté de la discorde après la 7e wilaya –, Mohamed Harbi dont les Mémoires sont sortis le 25 octobre en librairie à Paris (2), etc. On a eu quand même une explosion de mémoire qui atteste du souci des uns et des autres de laisser des témoignages, des traces et de transmettre quelque chose aux autres générations.

D’aucuns parmi les chercheurs estiment que la guerre d’Algérie est une singularité dans l’histoire des décolonisations, en ce sens qu’elle est la seule à générer jusqu’à présent une guerre des mémoires. Comment expliquez cet état de fait ?

Effectivement, il y a une singularité dans l’écriture de l’histoire de la guerre d’Algérie. On a le sentiment que ce sont des mémoires qui ne sont pas apaisées. Du côté français, il y a le sentiment très net qu’on a du mal à accepter l’indépendance de l’Algérie, que cela a été vécu comme un traumatisme, comme une amputation du territoire national puisque l’Algérie, contrairement au Maroc et à la Tunisie, était considérée comme française. Donc, il y a une volonté inavouée de revanche qui chemine. Ce refus d’accepter la réalité historique – un déni de réalité historique – fait que la mémoire a du mal à s’apaiser. Il n’y a pas de consensus politique, mémoriel autour de l’acceptation du fait que l’Algérie est un pays qui a accédé à son indépendance politique. Certains groupes porteurs de la mémoire de la guerre d’Algérie en France, certains groupes ultras appartenant à ce qu’on appelle les «Européens d’Algérie» ou les soldats, se situent dans cette dynamique de mémoire qui ne vise pas à l’apaisement, mais qui vise à répéter, à rejouer, quelque part, la guerre. Du côté algérien, il y a aussi une mémoire qui est difficile, compliquée parce que les personnages emblématiques de la révolution algérienne ont le sentiment d’avoir été écartés du pouvoir après l’indépendance en 1962. Ils ont le sentiment de la dépossession de leur combat, de la trahison ou du fait qu’ils n’ont pas occupé une place à leur juste mesure.

On a donc cette mémoire historique de chefs combattants, de nationalistes. Mais il y a aussi des groupes qui s’estiment vaincus quelque part, les messalistes, les communistes pour ne prendre que ces échantillons parmi d’autres. Ils estiment ne pas avoir eu leur place ou leur rôle dans la construction d’un Etat indépendant. Il y a donc des mémoires qui sont blessées, qui continuent d’exister. Ce qui, à l’évidence, rend très difficile l’écriture, d’un côté comme de l’autre de la Méditerranée, d’une histoire sereine, dépassionnée, apaisée. A l’évidence, il y a une guerre de mémoires.

Dans un entretien à un hebdomadaire français au lendemain de la parution du livre du général Aussaresses, vous avez affirmé que, s’agissant de la guerre d’Algérie, tout a été dit. Et que, finalement, il ne restait pas beaucoup de sujets à traiter et de matière inédite à décortiquer. Est-ce que les archives, dont une partie est ouverte à la consultation, ne sont pas de nature à déblayer le terrain pour d’autres angles de recherche...

... Effectivement, je pense que beaucoup de choses ont déjà été dites sur cette histoire de la guerre d’Algérie. Beaucoup d’atrocités ont déjà été révélées. Dans le fond, on savait que Ben M’hidi avait été assassiné, que la torture était une pratique courante, un phénomène de masse. Les aveux du général Aussaresses n’ont fait que le confirmer au moyen de détails terrifiants. Ce sont des «secrets» qui ont été volontairement ensevelis mais qui, en même temps, ont continué de circuler dans les discussions et débats sur cette séquence historique. Ce qui est intéressant à travers les archives qui sont, en partie, ouvertes maintenant en France, c’est que ça permet d’ouvrir la recherche, de l’orienter sur de nouvelles pistes. Non pas en termes de scoops ou de révélations mais d’objets d’étude. Par exemple, le traitement des archives est de nature à nous renseigner sur les mentalités de l’armée coloniale. Ça nous éclaire aussi sur les mentalités de la société française par rapport à cette question de la décolonisation. Ça nous renseigne également sur les mentalités des populations musulmanes algériennes, notamment des campagnes par rapport à l’armée française. Ça peut aussi nous servir dans la compréhension du phénomène des harkas ou harkis.

Ce sont des créneaux de recherche et d’investigation qui restent à l’ordre du jour de la recherche historique autour de la guerre d’Algérie. C’est quelque chose de fondamental pour une compréhension plus fine, plus poussée du conflit. Il y a, bien évidemment, d’autres objets d’étude qui me paraissent plus importants. Par exemple, le fonctionnement de l’appareil judiciaire français pendant la guerre d’Algérie. En 1955-56, on est à dix ans seulement après la période de Vichy et on pourrait, peut-être, s’interroger sur les continuités -discontinuités de l’appareil judiciaire et répressif français. Ça, c’est aussi intéressant dans la compréhension de la conduite de la guerre, car ça n’a jamais été fait. Il y a d’autres objets d’étude comme la police française en Algérie (police judiciaire, renseignements généraux, DST). C’est un grand sujet qui n’a pas encore été traité. Il n’y pas de thèses, de travaux là-dessus.

A travers les archives policières, on peut commencer à réfléchir sur la question. Il y a aussi des objets comme les stratégies de refus, de désobéissance à l’intérieur de l’armée française pendant la guerre d’Algérie. Dans le fond, on ne sait pas grand-chose sur cet aspect des choses. Du côté algérien, de nouveaux objets peuvent s’ouvrir sur ce qu’on pourrait appeler les problèmes de transgression qu’on pourrait opérer dans l’histoire officielle. Exemple : la place des femmes algériennes réellement pendant ce conflit, leur rôle dans les maquis. Il y a aussi la question de la construction du FLN pendant cette guerre.

Comment, dans le fond, le front s’est bâti comme parti politique ? Quelle a été sa stratégie, notamment dans les campagnes 3 avec la paysannerie ? Quelle a été son idéologie ? Est-ce qu’on peut estimer que c’est une idéologie simplement à base «communautariste», religieuse ou est-ce qu’elle avait des composantes laïques ? Est-ce qu’elle avait des composantes sur la base d’influences externes de type républicanisme, socialisme, tiers-mondisme ? Ce volet de l’idéologie du nationalisme du FLN à base de religiosité et de républicanisme reste une grande question théorique posée au cœur de la guerre. Et qui mérite que l’on s’y intéresse de très près. Il y a, enfin, les grands sujets tabous en Algérie. Je pense en particulier au problème de la guerre contre les messalistes et le MNA (Mouvement national algérien).

Ça reste un grand sujet tabou. Dans le fond, il y a matière à se pencher sur la question de savoir quelle a été la place des messalistes dans cette guerre. En Algérie, on a récemment fait d’énormes progrès sur la remise au centre d’intérêt de figures historiques comme Messali Hadj (L’Etoile nord-africaine, PPA, MTLD, MNA) ou Ferhat Abbas (UPA, AML, UDMA, FLN). Reste maintenant à examiner leurs comportements et leurs visions dans la guerre révolutionnaire elle-même. Ça reste un grand sujet de débat qui est très difficile, très compliqué, très brûlant. Un historien français auteur de nombreux travaux sur la guerre d’Algérie a récemment déclaré qu’après le temps des témoins, voici venu le temps des historiens. Qu’en pensez-vous ?

Le problème de la mémoire et de l’histoire est un problème crucial. Il y a eu passage à l’histoire depuis très longtemps. Il y a des historiens français et algériens qui ont travaillé et qui travaillent sur le mouvement national algérien et la guerre d’Algérie. Il n’y a pas eu que des Mémoires, des autobiographies. Beaucoup de travaux ont déjà été faits. Je pense, côté français, à ceux de Charles Robert Ageron, Gilbert Meynier, Guy Pervillé, Omar Carlier, René Gallissot, moi-même. Nous avons contribué à l’écriture de l’histoire depuis une vingtaine d’années. En fait, la nouveauté, ce n’est pas l’avènement des historiens mais plutôt l’apparition de nouveaux chercheurs, de jeunes chercheurs trentenaires qui n’ont pas vécu la guerre d’Algérie ou n’ont pas connu l’Algérie tout court. C’est-à-dire qu’ils n’y sont pas nés, qu’ils n’y ont pas de racines ou d’attaches particulières. C’est ça ce qui est nouveau pour moi. Ce n’est pas le fait qu’il y ait eu ou non des historiens, puisque, dans le fond, les historiens n’ont jamais cessé de travailler sur le sujet. Finalement, la question centrale est que ces nouveaux historiens qui arrivent, et prennent le relais, par conséquent, sont des gens qui n’ont pas de rapport physique, mémoriel avec l’Algérie.

En Algérie, de l’avis de critiques, l’histoire a longtemps été instrumentée à des fins de pouvoir ou, en tout cas, perçue selon une logique de pouvoir. Les responsables politiques, ou une partie d’entre eux, se sont efforcés d’écrire l’histoire à leur façon pour un souci de légitimité et non de pédagogie historique ou d’éclairage de la lanterne des jeunes générations. Y a-t-il aujourd’hui, au sein des politiques, une volonté d’écrire l’histoire sur des bases classiques et scientifiques.

C’est le présent qui commande au passé de toute façon. Le présent de l’Algérie, comme on le sait, c’est la tragédie que le pays a traversée depuis dix ans et, donc, une réflexion sur soi et sur les origines de la tragédie que le pays a vécue. Cette réflexion sur les origines de la violence a incontestablement influé aussi sur la réflexion qu’on a pu avoir sur la guerre de libération. Ce n’est pas un mystère. On a déjà ce premier point qui me paraît tout à fait central, c’est-à-dire qu’on a les exigences du présent qui dictent de manière impérative qu’on regarde ce passé, qu’on fouille dans ce passé. Ce n’est pas un hasard si des personnages comme Ferhat Abbas, Messali Hadj ou Mohamed Boudiaf (à travers son retour en janvier 1992) sont revenus dans l’espace public après avoir été occultés de l’histoire officielle au lendemain de l’indépendance. Ces trois personnages emblématiques, faut-il le rappeler, avaient été écartés complètement de la scène mémorielle. A travers leur réapparition dans l’espace et surtout à travers leur image emblématique du nationalisme algérien, il fallait, peut-être, redonner une cohérence à une Algérie qui soit une Algérie républicaine. C’était quand même ça. S’agissant maintenant de l’écriture de l’histoire, il faut, tout de même, souligner qu’il s’agit de procédures compliquées, de lieux. Et ces lieux, c’est, en gros, les moyens qu’on donne aux universités et au système éducatif. Ce n’est pas simplement un historien isolé, esseulé qui va à la recherche des archives. C’est tout un système de réflexion. Et, dans cet ordre d’idées, force est de reconnaître qu’il y a une difficulté très grande pour les universitaires algériens de pouvoir faire leur travail de recherche, de pouvoir faire leur métier d’historien.

Ecrire l’histoire, c’est, aussi, donner les moyens aux historiens qui travaillent en Algérie de pouvoir voyager, de pouvoir circuler, de pouvoir organiser des colloques, etc. Des progrès ont été faits dans ce sens. Le colloque sur l’Etoile nord-africaine mis sur pied en janvier 2001 a été une initiative très importante. C’était la première fois que se tenait, sur le sol algérien, un colloque sur la fondation du mouvement indépendantiste national. On a vu réunir, à cette occasion, un grand nombre de citoyens soucieux d’en savoir plus sur les origines de l’Etoile nord- africaine. En revanche, il y avait peu de jeunes historiens. Pour que ceux-ci puissent se manifester, il faut donner des moyens matériels aux universités et au système scolaire pour avancer dans l’écriture de l’histoire, pour que l’histoire soit présente dans l’espace et le débat publics.

Autre aspect, c’est la transmission de l’histoire. La transmission de l’histoire, c’est notamment les manuels scolaires. Là, il y a un effort incontestable de modernisation des manuels qui doit être fait pour les rendre plus attrayants, plus lisibles. Ce n’est pas seulement une question de contenu, c’est aussi une question d’investissements financiers et matériels. Il faut des manuels exhaustifs dans le fond, qui soient compétitifs en langue arabe, en français et aussi en berbère. C’est aussi un défi extraordinaire, parce que l’histoire ne vit que si elle est transmise. Et elle n’est transmise que par le système éducatif qui, en la matière, me paraît important et décisif. Ces deux volets – les moyens au profit des historiens et la transmission de l’histoire – renvoient à la responsabilité de l’Etat. Dernier aspect, l’écriture de l’histoire suppose aussi la liberté de création. La liberté de pouvoir aborder les sujets les plus tabous, les plus difficiles, les plus conflictuels. Sur ce plan, l’Algérie a, quand même, fait des pas en avant. Les retours de mémoire, et donc l’écriture de l’histoire en Algérie, sont spectaculaires pour les raisons que j’ai indiquées sur les exigences du présent. Mais ils sont aussi spectaculaires parce qu’ils s’inscrivent dans l’espace public. C’est-à-dire qu’on a davantage de places, de rues, d’avenues, de lieux publics au nom de leaders nationalistes et politiques dont on pensait qu’ils avaient été totalement écartés, exclus. Certes, on est encore loin de pouvoir discuter, de débattre en profondeur de la place de Mohamed Khider ou de Krim Belkacem, deux noms emblématiques qui, à mon sens, n’ont pas encore toute leur place dans l’historiographie officielle algérienne. Mais c’est un début, un début important qu’il faut encourager. C’est ça qui est important. M. K.

(1) Benjamin Stora : le Dictionnaire des livres de la guerre d’Algérie, 1955-1995. L’Harmattan, Paris 1997.

(2) Mohamed Harbi : Une vie debout, mémoires politiques, tome 1 : 1954-1962. La Découverte, 420 pages

(3) Enseignant à l’université de Nancy, Gilbert Meynier est sur le point de finaliser un travail intitulé Histoire intérieure du FLN pendant la guerre

PARIS, 27 fév. 2003 (AFP)


  La guerre d'Algérie, niée pendant près de quarante ans par la France, est entrée dans l'histoire nationale depuis deux ou trois ans, mais il reste encore à dépasser le seul aspect dramatique des événements et surtout à ouvrir le dossier de la colonisation, selon des historiens.  
 Alors que le président Jacques Chirac entame dimanche à Alger une visite destinée à donner un "nouveau départ" aux relations entre les deux pays, la France s'est lancée dans "l'écriture au forceps" de l'histoire de la guerre d'Algérie, affirme l'historien Benjamin Stora.  
 "On a franchi un seuil, dit-il, on peut regarder maintenant les événements de façon plus sereine, mais il y a encore une énorme difficulté à rentrer dans l'histoire de la guerre et surtout dans ses origines, l'histoire coloniale".  
 Avec la reconnaissance de la torture exercée par l'armée française, du drame des harkis, les principaux tabous sont tombés sur ce que le France a appelé pudiquement les "événements d'Algérie" jusqu'en octobre 1999, date à laquelle les députés ont reconnu l'état de "guerre".  
 L'année 2001, précédant celle du quarantième anniversaire du cessez-le-feu et de l'indépendance (les 19 mars et 5 juillet 1962) a été cruciale, avec la parution du livre-aveu du général Aussaresses, ex-chef des services de renseignements à Alger.  
 Ses confessions sur la torture ont suscité une tempête dans le monde politique français et une cascade de plaintes.  
 La brèche était ouverte. A la télévision, dans les livres, les langues se sont déliées.  
 "banalisation"  
 Les harkis et leurs enfants ont profité de cette "ouverture" pour relancer leurs revendications de reconnaissance et réparations.  
 Ils seront en partie écoutés avec l'instauration d'une journée nationale d'hommage aux harkis, le 23 septembre. Lors de la première commémoration, en 2001, le président Chirac avait reconnu l'incapacité de la France à empêcher les "massacres" de harkis commis en Algérie après le cessez-le-feu.  
 Autre hommage de cette année faste, celui du maire de Paris, Bertrand Delanoë, aux Algériens tués par la polic   e lors d'une manifestation parisienne le 17 octobre 1961.  
 Enfin, le 5 décembre 2002, la France a fait un nouveau pas avec l'inauguration à Paris par le président Chirac d'un mémorial honorant 23.000 soldats français et harkis tués en Afrique du nord.  
 Mais les polémiques qui durent depuis des années autour du choix d'une date pour honorer l'ensemble des 500.000 victimes civiles et militaires du conflit, dont 400.000 Algériens environ, selon des estimations controversées, montrent que les passions ne sont pas éteintes.  
 La "banalisation" de la guerre d'Algérie passe aussi par l'école. Elle fait partie des programmes scolaires depuis 1983 seulement, mais reste un sujet "à part", délicat à traiter.  
 Quelque 4 ou 5 millions de personnes vivent encore en France avec le traumatisme de la guerre d'Algérie: appelés du contingent, pieds-noirs, harkis et Algériens immigrés.  
 Face à des classes où peuvent se côtoyer leurs enfants, beaucoup d'enseignants s'en tiennent au minimum.  
 "Lorsque sortiront sur les écrans des fictions sur cette période, comme pour la guerre du Vietnam, on aura fait un vrai grand pas", estime Benjamin Stora

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